écrit par Saad Semlali

Une femme désespérée, enceinte hors mariage, se voit offrir à contrecœur un refuge par une veuve prisonnière de son chagrin, Maryam Touzani

Avec son premier long métrage, « Adam », Maryam Touzani permet à son public de s’asseoir confortablement et de se détendre dans un petit bijou magnifiquement réalisé, axé sur le personnage, qui sait quand et comment atteindre la sensibilité du spectateur. En prenant les histoires de deux femmes, toutes deux figées dans une stase existentielle, et en les réunissant d’une manière prévisible mais profondément satisfaisante, la scénariste-réalisatrice s’assure que ce film à deux mains sur le chagrin, la honte et la rédemption de la maternité ne soit ni trop doux ni trop lourd. Accueilli par deux rôles principaux exceptionnels qui lui donnent toutes les chances de briller, « Adam » devrait séduire le public des maisons d’art mondiales.

Auparavant, Touzani était connue pour ses courts métrages et son travail avec son mari Nabil Ayouch, qui joue ici le rôle de producteur et de collaborateur à l’écriture. Pourtant, il s’agit bien de son propre film, dont le ténor émotionnel et le style cinématographique sont très différents de ceux de Nabil Ayouch. En termes de structure et de trajectoire narrative, il n’y a rien d’étonnant, juste un cinéma fort et confiant, combiné à la connaissance que la préparation des aliments et la musique sont des moyens toujours renouvelés de conquérir un public. Il ne s’agit pas ici de les utiliser comme un crochet facile ; au contraire, la générosité de Touzani envers ses personnages empêche toute suggestion de cynisme.

Samia (Nisrin Erradi), visiblement fatiguée, cherche un travail temporaire. La caméra est fixée sur son visage triste de telle sorte que le public ne découvre pas qu’elle est enceinte avant que quelqu’un ne mentionne son état. Réduite à dormir dans l’embrasure d’une porte, elle est repérée par Abla (Lubna Azabal) depuis sa fenêtre d’en face ; après un combat de conscience, la femme fébrile sort et dit à Samia qu’elle peut rester quelques nuits. La charmante petite fille d’Abla, Warda (Douae Belkhaouda), apaise la tension à la maison, mais l’expression d’amertume de sa mère se détend rarement plus de quelques secondes.

Touzani est une subtile conteuse qui ne donne pas tout immédiatement, préférant que les choses se révèlent naturellement, comme le statut de veuve d’Abla. Obligée de gagner sa vie en vendant des pâtisseries dans une vitrine de sa maison, Abla porte l’autosuffisance à un niveau presque pervers, refusant l’aide de Samia jusqu’à ce que la détermination tranquille de la nouvelle venue à se rendre utile la convainque à contrecœur avec un lot alléchant de rziza, un en-cas savoureux fait de longs bouts de pâte, difficile à maîtriser.

Bien qu’Abla soit la plus fermée des deux, les deux femmes se sont enfermées dans leurs luttes intérieures. Samia rejette tout attachement émotionnel à son enfant à naître, conçu hors mariage, et est déterminée à le donner en adoption et à retourner dans son village dès qu’elle aura accouché. Son entêtement sur ce point correspond à celui d’Abla, dont l’incapacité à digérer la mort de son mari s’étend jusqu’à interdire à quiconque de jouer la musique de sa chanteuse préférée, Warda Al-Jazairia. Réalisant qu’elle doit briser les murs que sa nouvelle amie a érigés autour d’elle, Samia oblige Abla à écouter la chanson qu’elle a toujours associée à son mari. Filmé avec une proximité intime, la scène de leur lutte pour la cassette met en évidence la situation de la cocotte-minute, la tension étant relâchée lorsque Abla permet enfin à son corps de se détendre au son de la musique

Le scénario veille scrupuleusement à ce que les deux personnages disposent d’un temps égal, leurs luttes intérieures se déroulant chacune de manière si attrayante qu’elle justifie l’évidence des calculs de structure que Touzani a dû faire lors de l’écriture. Il en va de même pour la joie de vivre de la jeune Warda, son éternel soleil qui n’est pas affecté par la projection de la misère de sa mère sur la couverture. En partie inspiré par la propre grossesse de Touzani, « Adam » est une lettre d’amour sans complaisance à la maternité ainsi qu’aux compétences de ses deux metteurs en scène, à qui l’on offre des moments sans paroles qui permettent aux actrices de montrer leurs registres émotionnels, toujours de manière discrète, qui les font passer d’une angoisse tranquille à un rayonnement touchant.

Avec Virginie Surdej, la réalisatrice a conçu une forme visuelle forte en gros plans qui permet de suivre la façon dont les personnages se déplacent dans l’espace, en particulier dans la maison d’Abla, dont les murs font à la fois office de refuge et de prison. Les scènes de pétrissage de la pâte et de préparation générale des aliments renforcent la tactilité agréable de la caméra flexible, soulignant une sensualité discrète qui devient plus importante à mesure que la lumière du jour pénètre plus loin dans l’appartement auparavant sombre.

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