En Histoire-Géographie, Géopolitique et sciences politiques nous étudions le second thème qui est : analyser les dynamiques des puissances internationales. Nous avons commencé par définir la puissance dans le monde aujourd’hui, puis nous avons confronté l’histoire ottomane et l’histoire russe contemporaine, ce qui nous a permis de mettre en évidence les mécanismes à l’origine de l’essor ainsi que du déclin des puissances impériales. Enfin, nous avons étudié les formes indirectes de la puissance avec une approche géopolitique, en nous intéressant tout d’abord à l’enjeu de la langue dans le monde, puis à la puissance des géants du numérique. L’expression « géant du numérique » désigne les entreprises qui dominent l’économie d’Internet. Ce jalon, correspond parfaitement au thème du troisième numéro de Regnews. C’est pourquoi nous avons décidé de partager avec vous l’un des travaux réalisés en classe qui consistait à choisir une puissance du numérique et à déterminer sa capacité ou non à dépasser les États sur le terrain de la puissance.

Tout d’abord, il faut savoir que les GAFAM (acronyme des géants du web que sont Google, Apple, Facebook, Amazon et Microsoft) représentent à eux seuls les leaders mondiaux du secteur numérique. Très influentes dans le monde par leurs offres de produits et services innovantes, ces firmes américaines font quotidiennement parler d’elles. Dans cet article, nous nous intéresserons à l’une d’entre elles en particulier : Facebook. Parmi les nombreux réseaux sociaux existant, Facebook reste le premier réseau mondial, avec plus de 2,45 milliards d’utilisateurs actifs dans le monde. Le chiffre d’affaires de Facebook est estimé à plus de 40 milliards de dollars, provenant principalement de la publicité payante. Au fil des années, Facebook s’est diversifié autour de l’intelligence artificielle et la robotique. Entré en Bourse en 2012, Facebook a, cette année-là, fait un buzz médiatique particulièrement important. Aujourd’hui, le réseau social est également propriétaire d’Instagram, WhatsApp et Oculus VR. S’il existe des États riches et influents, les grandes entreprises semblent désormais avoir les moyens de rivaliser avec ces formes historiques de puissance. Une question s’impose donc à nous : Mark Zuckerberg est-il le dirigeant d’un empire – celui fabriqué par plus de 2,45 milliards d’utilisateurs ?

Pour commencer, revenons sur l’histoire de la création de Facebook. Mark Zuckerberg a fondé « The Facebook », initialement à l’adresse thefacebook.com, le 4 février 2004. Le nom du site s’inspire des albums photo appelés « trombinoscopes », ou « facebooks » en anglais, regroupant les photos prises de tous les élèves au cours de l’année scolaire et distribués à la fin de celle-ci aux étudiants. L’inscription a d’abord été limitée aux étudiants de l’université Harvard et dès le premier mois, plus de la moitié de la population du premier cycle de l’université Harvard était inscrite sur le service. Fort du soutien de « business angels » qui investissent 12 millions de dollars dans la société, Facebook décide en 2006 d’ouvrir son réseau à quiconque possède une adresse électronique valide et est âgé de plus de 13 ans. En 2007, Facebook possède un réseau de 20 millions d’utilisateurs actifs, notamment dans les pays anglophones (USA, Canada). Il lance donc sa stratégie d’internationalisation en 2008, en visant tout d’abord l’Europe avec le lancement des premiers sites en français, en espagnol, en allemand… D’autres applications sont lancées pour compléter les services du site, telles que le chat, la messagerie électronique, le micro-blogging, la mention « j’aime », des jeux en ligne, etc. En 2012, Facebook fait une entrée remarquée à la bourse de Wall Street. Il s’agit de la plus importante introduction boursière de l’histoire, après Visa et devant General Motors. L’entreprise possède 1 749 622 000 titres et 41 877 M $ en capitalisation boursière. Ce chiffre impressionnant est équivalent ou même supérieur au PIB de plusieurs États.

Une autre caractéristique qui rapproche davantage Facebook des États est sa propre monnaie. En effet, Facebook a récemment lancé officiellement Libra, une crypto monnaie censée permettre d’acheter des biens ou d’envoyer de l’argent aussi facilement qu’un message instantané. Libra doit offrir, à partir du premier semestre 2020, un nouveau moyen de paiement en dehors des circuits bancaires traditionnels : elle se veut la pierre angulaire d’un tout nouvel écosystème financier sans la barrière des différentes devises. Les responsables du projet ont expliqué que les usagers pourront disposer sur leur smartphone d’un porte-monnaie numérique pour faire leurs achats, envoyer ou recevoir de l’argent.

Mais Facebook, en tant que firme dynamique et proche de ses utilisateurs, ne s’arrête pas là. Face à la concurrence, un peu comme celle qui existe entre les États, le réseau social veut plus que jamais s’imposer sur tous les fronts. Vidéos, messagerie, e-commerce, un vrai écosystème est en train de se mettre en place à l’instar de ce qu’a réussi à faire Google. Mark Zuckerberg a mis l’accent sur sa volonté de diversifier les fonctionnalités du site. Ainsi, cette firme a compris, comme les États, qu’aujourd’hui, face à la concurrence, pour être puissant, il fallait fixer les règles de la compétition et innover constamment.

Pourtant, malgré toutes ces nouveautés, Facebook reste une source de crainte pour ses utilisateurs car c’est bien connu : Facebook collecte de nombreuses données sur les utilisateurs de son réseau social, afin de leur proposer des publicités ciblées. En effet, la firme analyse les centres d’intérêt de l’internaute, en fonction des recherches qu’il effectue sur le réseau ou du contenu qu’il « like », par exemple. Ce que beaucoup ignorent, en revanche, c’est que Facebook continue à collecter les données des utilisateurs même lorsqu’ils désactivent leur compte. Bien que l’entreprise américaine recommande, dans sa politique sur les données, la désactivation du compte pour une meilleure gestion de sa vie privée, cette démarche n’est pas considérée comme le retrait du consentement au traitement de données. Pour cause, Facebook part du principe que l’utilisateur est susceptible de revenir ultérieurement. Le réseau social veut donc pouvoir continuer à proposer des publicités ciblées à l’utilisateur dès la réactivation du compte. Facebook précise que la désactivation est une mesure de protection de la vie privée à l’égard des autres membres du réseau. Elle permet en effet de devenir invisibles aux yeux des autres utilisateurs, mais pas à ceux de Zuckerberg et de ses sbires… Cette collecte de données permet à cette firme, non seulement de faire des profits en les vendant, mais aussi d’identifier chacun de ses utilisateurs, un peu comme les données que détiennent les États sur leurs citoyens, et peut être un outil redoutable pour manipuler l’opinion : une sorte de soft power.

En effet, Mark Zuckerberg, a dû répondre au scandale d’utilisation de données personnelles qui ont entaché son réseau social face à des élus scandalisés. La représentante démocrate Alexandria-Ocasio Cortez a commencé par interroger Mark Zuckerberg sur Cambridge Analytica, l’entreprise accusée d’avoir aspiré les données personnelles de dizaines de millions d’utilisateurs de Facebook dans le but de cibler des messages favorables au Brexit au Royaume-Uni et à l’élection de Donald Trump aux États-Unis en 2016. « Je suis contente de vous voir, M. Zuckerberg », commence-t-elle. « Je pense que vous, plus que n’importe qui, approuvez le fait qu’on puisse se baser sur le passé d’une personne pour prendre des décisions concernant son futur », poursuit-elle, non sans ironie. S’ensuit une série de questions : quand avez-vous été mis au courant des agissements de Cambridge Analytica ? Et la directrice des opérations de Facebook, Sheryl Sandberg ? Le reste de la direction de Facebook ? Quand en avez-vous discuté pour la première fois avec Peter Thiel, membre du conseil d’administration de Facebook ? À toutes ces interrogations, Mark Zuckerberg répond par des approximations parfois, par des « je ne sais pas » souvent. De quoi agacer Alexandria Ocasio-Cortez : « il s’agit du plus gros scandale d’utilisation de données touchant votre entreprise, qui a eu un impact catastrophique sur les élections de 2016, et vous ne savez pas ?! » Elle change alors de sujet pour s’attaquer au fait que le réseau social autorise désormais aux politiques de faire de la publicité mensongère, puisqu’il n’y a pas de vérification d’information sur Facebook. Ces publicités mensongères font de plus en plus peur aux gouvernements qui craignent qu’elles puissent fausser les résultats des élections.

Cependant, pour redorer son image ou pour s’affirmer auprès des États les plus puissants sur l’échiquier mondial, Facebook a récemment créé une fondation qui aide des pays en difficultés à améliorer le quotidien de leurs citoyens. La Chan Zuckerberg Initiative n’est pas une fondation, comme la Fondation Bill et Melinda Gates, du créateur de Microsoft. Il s’agit d’une Limited Liability Company (LLC), un statut hybride à mi-chemin entre la fondation et l’entreprise. Les LLC bénéficient d’une fiscalité avantageuse – pas d’impôt sur les bénéfices ni de droits de succession – afin d’inciter les grandes fortunes à y investir. Contrairement aux associations françaises, elles ne sont pas nécessairement à but non lucratif. Dans un long message publié sur Facebook, en forme de lettre à leur fille qui vient de naître, Mark Zuckerberg et Priscilla Chan expliquent que cette « initiative » se consacrera principalement à la promotion de l’égalité entre enfants. Parmi les thématiques sur lesquelles se concentrera l’organisation, « l’éradication des maladies », l’enseignement, « la connexion des gens »… Elle investira « à long terme, sur des périodes de 25, 50 ou 100 ans ». Plusieurs grands patrons ont salué cette initiative, à commencer par Bill Gates, qui estime qu’il s’agit « d’un exemple et d’une source d’inspiration pour le monde entier ». Les critiques ont surtout visé le système de fonctionnement des LLC, et les importants abattements fiscaux qu’il permet.

Ainsi, Facebook possède des milliards d’utilisateurs, leurs données personnelles, sa propre monnaie, son propre langage universel (j’aime, like, partage, follow…), un soft power, un capital supérieur au PIB de plusieurs États et même sa propre fondation ! Cela suffit-il pour faire de Facebook un État ? Évidemment que non, car il ne faut pas oublier que ce sont les États qui contrôlent l’accès à Internet de même que la législation, et qu’ils peuvent interdire l’utilisation des certains réseaux sociaux comme c’est le cas en Chine, par exemple. De plus, Les États possèdent une armée, un territoire, une justice, et surtout, une véritable légitimité doublée d’une souveraineté. Il ne faut pas se laisser impressionner par le réseau !

Pour conclure, il ne faut pas non plus oublier que les intérêts des géants du numérique et ceux des États peuvent converger, et qu’ils peuvent mutuellement s’aider pour se renforcer.

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