écrit par Anna Derambure et Yasmine Hedhiri

Dans le cadre de l’enseignement civil et moral, nous avons étudié la démocratie, ses fondements et son expérience. Voici un travail récapitulatif de notre trimestre :

« Être un héros, c’est prendre un risque pour engendrer une rupture dans une situation bloquée » (Apostolidès, op. cit., p. 35)

La lutte initiale des paysans du Larzac, qui prend sa source dans ce causse du Larzac, un haut plateau karstique français du sud du Massif central qui s’étend entre Millau et Lodève, dans les années 1970, a institué ce territoire en lieu exemplaire de la protestation. Au sortir du conflit, le Larzac a fait l’objet d’un usage stratégique de la part des mobilisations antinucléaires, pacifistes, occitanes ou encore autogestionnaires.

La lutte qui allait devenir emblématique de la protestation post-1968 débute en 1971 avec la décision du gouvernement français d’agrandir de 14 000 hectares le périmètre du camp militaire du Larzac, installé sur le plateau depuis 1902. Sans concertation préalable, et touchant directement 103 familles paysannes concernées par le projet, ce dernier fait l’objet d’un vaste mouvement de refus. Le « Serment des 103 » symbolise l’unité paysanne : l’engagement est pris de ne jamais céder face à l’armée, quelles que soient les propositions de rachat des terres. Deux groupes d’acteurs ont, chacun à leur manière, participé au conflit et surtout à l’appropriation des lieux, jusqu’à l’abandon du projet d’agrandissement en 1981 : le mouvement occitan, et la mobilisation religieuse et spirituelle.

Dès le début de la lutte, le Larzac a été investi par les mouvements occitans, parmi lesquels Lutte occitane, dont les mots d’ordre articulaient revendications nationalitaires liées à une spécificité culturelle occitane et une critique socio-économique du pouvoir d’État. Ces derniers ont fortement influencé le conflit paysan. Gardarem lo Larzac (« Gardons le Larzac »), McDo defora (« McDo dehors »), Volem viure al païs (« Nous voulons vivre au pays ») : les exemples sont nombreux de slogans plus connus dans leur version originale que dans leur traduction. Le champ culturel est particulièrement investi par les militants occitans. Ainsi, le chanteur occitan Marti vient clore, début avril 1972, l’opération « fermes ouvertes », au cours de laquelle plusieurs milliers de personnes découvrent le plateau et ses paysans. Au-delà des slogans subsistent des traces tangibles de l’influence occitane sur le Larzac, comme des noms de lieux (le Rajal del Gorp, vaste chaos rocheux où eurent lieu les grands rassemblements militants) ainsi que le principal journal militant, Gardarem lo Larzac.

La mobilisation des années 1970 a également pris une forte tonalité religieuse et spirituelle, dont témoignent le soutien des évêques de Rodez et de Montpellier aux paysans, l’implication de la Jeunesse agricole catholique (jac), et celle de Lanza del Vasto, disciple de Gandhi et fondateur de la Communauté de l’Arche. Ce dernier joua un rôle majeur dans l’adoption par les paysans rebelles d’un répertoire d’action non violent. Son influence s’explique par le respect de la religion dont témoignent les paysans.

Cette imprégnation religieuse et spirituelle de la mobilisation aide à comprendre comment la non-violence a pu devenir le ciment de la lutte, ce qui a fait tenir ensemble les paysans et leurs soutiens. Elle a facilité la politisation des paysans, à rebours des représentations du paysan « apolitique » particulièrement ancrées dans le milieu rural. Chargé de préceptes non violents, et fort de la légitimité conférée par la victoire de 1981, le Larzac pouvait dès lors incarner cette possibilité d’une utopie concrète. Pour cette raison, il s’agit d’un lieu parabolique et sotériologique.

Au-delà du récit de la protestation contre l’extension du camp ou contre la mondialisation libérale se profile une visée sotériologique, un discours sur la possibilité d’une préservation voire d’une délivrance. Cette idée que le Larzac constitue une issue aux méfaits de la mondialisation (« Un autre monde est possible ») s’est en effet accompagnée d’un récit religieux de la lutte paysanne. En 1972, L. del Vasto est à l’initiative d’un jeûne de 15 jours, auquel s’associent les paysans ainsi que les évêques de Rodez et de Montpellier, afin de protester contre l’extension du camp.

Le jeûne fut renouvelé lors de la marche des paysans du Larzac vers Paris en 1978. Jean-Marie Muller, fondateur du Mouvement pour une alternative non violente, Jacques de Bollardière, militaire de carrière opposé à Massu pendant la guerre d’Algérie sur la question de la torture, ainsi que François Mitterrand, y participèrent : « F. Mitterrand est venu faire une grève de la faim de trois quarts d’heure avec nous, et il nous a renouvelé l’assurance que si jamais, par hasard, il arrivait au pouvoir, il rendrait le Larzac aux paysans. Ce qu’il fera en effet » (Muller, 2006).

L’histoire de la protestation du Larzac ne s’arrête pas pour autant en 1981 avec l’abandon du projet d’extension. Le conflit s’est exporté et a été approprié par d’autres acteurs engagés dans des formes de militances variées, qui ont en commun de prendre la lutte du Larzac comme modèle.

Le Larzac est un support de causes multiples. Depuis la résistance paysanne à l’extension du camp militaire, de nombreuses mobilisations s’y sont développées : antinucléaire, pacifiste, contre les OGM, pour les « sans- », sans oublier la contestation altermondialiste. Si cet éparpillement pose question en matière de légitimité à agir de la part d’acteurs investis dans des causes diversifiées, il est incontestable qu’il suggère simultanément une ouverture sur le monde à même de réfuter les critiques de repli corporatiste.

En tant qu’espace semi-désertique, ce causse singulier est relié à d’autres lieux et rallié à d’autres causes. Tout se passe comme s’il existait une harmonie voire une homologie entre la nature, ses œuvres et ses rythmes, et l’activité humaine.

Le Larzac a progressivement condensé des expériences protestataires variées au point de devenir un espace hétérotopique. Le Larzac condense un triple paradoxe. Perché, difficile d’accès, il est en même temps ouvert en ce qu’il se connecte à d’autres territoires, eux aussi en lutte. Vide, semi-désertique, le Larzac se remplit de significations, de symboles, de pratiques. Singulier, spécifique, il est en même temps inscrit dans l’universel. Particulier et en même temps exemplaire, différent mais appropriable, il est disponible.

Source :

https://www.franceinter.fr/emissions/la-marche-de-l-histoire/la-marche-de-l-histoire-29-novembre-2012-0